Se préparer à toutes les déceptions / Getting Prepared to All the Deceptions

Apprendre à exercer la chirurgie c’est aussi apprendre à être déçu. Il n’y a là rien de pessimiste, au contraire, et ne pas tout espérer d’une carrière ne la dévalorise pas pour autant et n’empêche pas de s’y investir corps et âme. Réfléchir à ses motivations permet de se connaître soi-même et permet d’apprendre à aimer simplement un métier sans en attendre remerciements et louanges et sans compter sur un succès constant. L’important étant de se préparer à ses déceptions pour apprendre à moins souffrir sans perdre ni sa foi ni son empathie.

La première cause de déception d’un jeune chirurgien est le constat d’échec face à la reprise de la maladie malgré les soins, tout au bout, face à la mort du patient. La mort croise le chemin de tout étudiant en médecine. Il la découvre souvent très tôt au cours des études et celui qui s’imaginait sauver des vies apprend vite à les perdre. La déception qui frappe le jeune chirurgien grandit encore au fur et à mesure qu’il devient lui même responsable du patient. Lorsqu’il s’est investi moralement et physiquement pour son patient, lorsqu’il a cru lui être sincèrement utile, il va souffrir devant l’échec d’une opération qu’il croyait réussie, la progression d’un cancer qu’il croyait vaincu. Cette souffrance va décupler encore si le cancer est vaincu, si l’opération a atteint son but théorique mais si elle est elle-même responsable de complications mortelles. Il y a déception si les efforts ont été vains et plus encore si les efforts ont été nuisibles. L’acceptation de l’échec est toujours difficile, l’inverse serait inquiétant, elle prouve le degré de responsabilité du chirurgien, son niveau d’engagement. Elle est nécessaire car elle doit servir de prétexte à une violente remise en question. Cette profonde réflexion aide à accepter l’horreur que toute chirurgie est bien un combat perdu d’avance dans lequel le chirurgien ne fait qu’offrir un confort transitoire ou une guérison qui n’est jamais qu’une rémission face au temps. Sans cette prise de conscience, le chirurgien ne peut pas relativiser son rôle, choisir la bonne indication, accepter ou refuser d’intervenir. Il ne peut pas sainement estimer le rapport bénéfice-risque d’une opération pour un patient donné.

La seconde cause de déception est la perte d’estime que le chirurgien attendrait de la part de la société, son manque de reconnaissance tant le soin est dû et banalisé comme n’importe quelle prestation de service. Je ne crois pas qu’un étudiant se lance aujourd’hui dans une carrière chirurgicale en espèrant y apprendre une profession qui le couvrira de gloire et suscitera l’admiration de tous. Celui qui prend le risque, de nos jours, de se lancer dans cette longue carrière est probablement encore plus méritant que l’élève chirurgien du vingtième siècle. Il y a encore cinquante ans, un chirurgien à la sortie de la faculté se savait assuré d’un prestige qui le mettrait à l’abri des doutes qu’il pourrait avoir un jour sur son rôle social. Le jeune chirurgien du vingt et unième siècle, consciemment ou non, a le droit d’imaginer recevoir des remerciements de la part de ses patients et de la considération de la part des gestionnaires de l’offre de soins. Cela n’est malheureusement pas souvent le cas et il ne doit compter que sur la satisfaction d’avoir réalisé la bonne intervention qui rend service au patient. Une fois le devoir accompli, il doit accepter d’être jugé sur son résultat final sans que les efforts réalisés en chemin ne soient appréciés à leur juste valeur. Parfois, des remerciements arrivent et, ce qui en fait leur charme, c’est qu’ils ne proviennent pas forcément des patients qui lui ont demandé le plus gros investissement. Ce sont alors des remerciements sincères, pour un geste chirurgical simple, avec un enjeu vital modeste, mais des remerciements inattendus et d’autant plus réconfortants. Un patient peut même être reconnaissant malgré un geste technique imparfait, incomplet et une absence de guérison. C’est cette dissociation particulière qui le comblera, qui le confortera dans son effort de soin et qui entretiendra sa propre estime.

La formation chirurgicale doit préparer un élève à ses déceptions, à ses échecs. C’est un objectif pédagogique essentiel mais inavoué : apprendre à ne jamais baisser la garde de ses défenses morales car l’échec survient à tout moment, y compris entre les meilleures mains, entre les mains les plus expertes. Il s’agit donc d’une leçon de lucidité pour le confort moral du soignant et pour améliorer encore la relation entre soignant et soigné. A travers cette douloureuse leçon de vie, le jeune chirurgien doit comprendre qu’en se souciant d’une meilleure communication avec le patient, il pourra en attendre une meilleure considération et des liens plus forts et personnalisés, des liens que notre société ne cesse de fragiliser.

Learning to do surgery is also learning to be disappointed. There is nothing pessimistic here – on the contrary; not expecting everything from a career does not devalue it either, as it does not prevent from fully committing yourself. Thinking about your motivations allows you to know yourself and to learn to simply love a job without waiting for thanks and praises and without counting on constant success. What is important, is to prepare for disappointments to learn to suffer less without losing either your faith or your empathy.

The first cause of disappointment for a young surgeon is the observation of failure in the face of the resumption of the disease despite the care, or even in the face of the patient’s death. Death crosses the path of any medical student. They often discover it very early during studies and whereas they imagined themselves saving lives, they quickly learn to lose them. The disappointment that strikes young surgeons grows gradually as they become responsible for the patient themselves. When they fully commit themselves to their patients, when they believe to be sincerely useful to them, they will suffer from the failure of an operation which they believed successful, the progression of a cancer which they considered defeated. This suffering will increase even more if the cancer has been cured or if the operation has reached its theoretical goal, but it leads to fatal complications. There is disappointment if the efforts have been in vain and even more so, if the efforts have been harmful. Accepting failure is always difficult, the reverse would be worrying, it proves the degree of responsibility of the surgeon, his level of commitment. It is necessary though because it must serve as a pretext for a torturing self-questioning. This deep reflection helps to accept the consternation that all surgery is indeed just a fight lost in advance, in which the surgeon only offers a temporary comfort or a healing, which is never anything but a remission in the face of time. Without this awareness, the surgeon cannot put his role into perspective, choose the right indication, accept or refuse to intervene. He cannot estimate well the benefit-risk ratio of an operation for a given patient.

The second cause of disappointment is the loss of esteem that the surgeon might have expected from the society, the lack of recognition as medical care is taken for granted and is trivialized like any other service. I don’t think students of today are embarking on a surgical career hoping to learn a profession that will cover them with glory and to earn everyone’s admiration. Whoever takes the risk nowadays of getting on the path of this long career is probably even more worthy than a surgeon student of the twentieth century. Even fifty years ago, surgeons at the end of their studies were assured to have the prestige protecting them from the doubts they might one day have on their social role. Young surgeons of the twenty-first century, consciously or not, may imagine getting gratitude from their patients and consideration from the managers of the healthcare system. Unfortunately, this is not often the case and they should only count on the satisfaction of having performed the right intervention in the patient’s favour. Once their duty is fulfilled, they should accept to be judged by the final result, without all the efforts made along the way being fully appreciated. Sometimes they will still get the expression of gratitude, and what makes it charming is that it doesn’t necessarily come from the patients who required the highest commitment. These are sincere thanks, for a simple surgical gesture, with a modest vital stake, but unexpected and all the more encouraging. A patient can even be grateful despite an imperfect, an incomplete technical gesture and the absence of healing. It is this dissociation that will fulfil surgeons, encourage them in their efforts and maintain their self-esteem.

Surgical training must prepare a student for these disappointments and failures. It is an essential but unacknowledged educational objective: to learn never to lower the guard of your moral defence because failure occurs at any time, even in the best hands, in the most expert hands. This learning is protective for the moral comfort of the caregiver and it has a positive impact on the further improvement of the relationships between the caregiver and the patient. Thanks to this hard lesson in life, young surgeons have to understand that through a better communication with their patients, they will be able to expect a better recognition from them and some stronger and more personalized connection with them, these connections that keep on weakening in our society.

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