Le patient est-il pris au piège d’une communication positive?

Le patient est-il précipité dans une réalité déformée?

Les progrès technologiques chirurgicaux seraient de peu d’utilité pour le patient sans une communication chirurgien – patient appropriée, sans une équipe médicale et paramédicale habituée. Le confort tient dans une communication soignant – soigné réussie, réussie par son ambiance, ses commentaires, ses explications. Ce confort rassure le patient avant sa confrontation à un outillage sophistiqué et un opérateur entraîné. La bonne gestion des mots employés pour parler de l’opération et de l’après-opération est aussi déterminante que la bonne gestion des antalgiques et des anxiolytiques. A l’extrême, une opération agressive et délabrante peut être ressentie comme peu invasive par le patient si la communication faite autour d’elle l’a préparée et adoucie. Pour le chirurgien, il ne s’agit pas de mentir, de minimiser, de tricher. Il s’agit de parler avec des mots vrais mais choisis, des mots qui blessent moins, des mots plus proches du registre quotidien du patient, des mots plus positifs. Pour l’équipe aussi le choix des mots est important, la façon de les prononcer, le moment où les prononcer… rien ne doit être laissé au hasard. Cette démarche de soin, qui va bien au-delà de la communication verbale, est aujourd’hui résumée par le sigle RAAC pour « récupération améliorée après chirurgie » (Enhanced Recovery After Surgery ou ERAS en langue anglaise).

La communication n’est pas que langage verbal. L’ambiance, le cadre permettent au langage gestuel de porter les mots et cela commence en consultation préopératoire, se continue dans les échanges préparatoires, dans l’accueil le jour ou la veille de l’intervention puis au bloc opératoire et dans les suites. Permettre à un patient de se mettre debout le soir même d’une intervention dépend de l’opération effectuée et de la conviction des mots du chirurgien. Mais ce premier lever précoce serait impossible si l’équipe dans son ensemble n’était pas convaincue que ce fût possible. Si les soignants autour de lui remplacent les mots « douleur » et « souffrance » par ceux de « contracture », de « courbature », « d’inconfort », ses forces physiques et morales seront décuplées. Si, de plus, ces « courbatures » sont prévues parce qu’annoncées lors d’une consultation préopératoire, si leur intensité et leur durée sont clairement énoncées comme dans un contrat moral, elles seront encore plus faciles à maîtriser. Le patient sait qu’il doit se lever et sortir du lit le jour même de l’opération.

La positivité du comportement et des phrases de toute l’équipe devient une seconde nature, elle ne doit pas être forcée. Elle s’éduque et s’entretient mais ne repose finalement que sur la confiance mutuelle entre soignants. Plus l’intervention est risquée, plus l’état d’esprit du patient est troublé, moins il y a de place pour de l’incertitude et le moindre élément négatif supplémentaire peut effondrer les défenses du patient. Tous ces efforts sont moins déterminants pour un projet chirurgical plus bénin mais ils sont loin d’être inutiles. Cette démarche de soins met en jeu une énorme quantité de soignants et de matériel et si on ne craignait pas de blesser les hommes et les femmes qui y participent, on pourrait parler de « machinerie ». C’est à partir de là que le patient peut se sentir piégé car il est facile de passer de « machinerie » à « machination ».

Le chirurgien mini invasif materne t-il le patient?

Si certains patients font preuve d’enthousiasme et de reconnaissance devant ces techniques et cette communication nouvelles, d’autres restent méfiants. Ils considèrent le travail d’équipe organisé autour d’eux comme une machination créée pour les piéger, une sorte d’ambiance virtuelle, artificielle, destinée à adoucir leurs réactions en affaiblissant leurs réflexes vitaux. A l’approche d’une opération, certains patients recherchent la protection d’un cocon, d’autres s’y sentent infantilisés. Les sceptiques craignent d’être joués par un optimisme mensonger, de perdre leur vigilance et la maîtrise de leur traitement. La cause en est, là encore, une publicité maladroite, aguicheuse. La « récupération améliorée après chirurgie » peut être un argument publicitaire, un slogan pour un établissement, une équipe. Elle peut manquer de sincérité, être bâtie sur des moyens matériels, sur du confort hôtelier sans véritable engagement humain des soignants. Elle peut être le projet spontané de toute une équipe soignante ou au contraire un objectif imposé par l’autorité de Santé ou l’établissement de soins à une équipe soignante non informée ou non motivée.

Le patient méfiant doit se rassurer que le chirurgien ne triche pas, qu’il est lui-même, qu’il adapte simplement son comportement et son langage au patient et à sa pathologie, dans la salle de consultation ou au chevet du lit d’hôpital. Le chirurgien, comme tout médecin, ne change pas de personnage à chaque patient. Sa manière d’être sert à contourner les barrières volontaires et involontaires qui le sépare du patient pour toucher enfin l’homme qui se cache derrière. Le patient ne doit pas se sentir conditionné contre son gré mais cela ne se peut que si le chirurgien est sincère. Cette sincérité doit transpirer, même de façon maladroite s’il le faut, même si certaines situations en arrivent à ressembler à une médecine trop paternaliste.

Une fois la porte ouverte, les barrières tombées, il y a deux hommes honnêtes face à face et dans ces moments-là, émerge une médecine à décision partagée.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s